20/04/2018

Duos : Kupka, suite


František Kupka - L'argent, 1899
Národní Galerie Prague





Et quelques détails, ici.

19/04/2018

Duos : Kupka, encore

František Kupka - Gigolette et débardeur
Via Arty Jesse

18/04/2018

Duos : Kupka


František Kupka - Portrait de famille, 1910
Huile sur toile
Národní Galerie, Prague
Source



Détail





Exposition Kupka, Grand Palais, jusqu'au 30 juillet.

17/04/2018

Une semaine Proust, bonus du huitième jour : ce qu'on est censé faire (et des nouvelles des oiseaux)


Noah Baumbach - France Ha, 2012 - Je pense que je vais probablement lire Proust, parce que c'est parfois une bonne chose de faire ce qu'on est censé faire quand on est censé le faire...





Mais est-ce vraiment bon pour nous, ce que nous sommes censés faire ? Lire Proust ? Aller à Paris ? Se mettre En-Marche ? Manger cinq fruits et légumes par jour ? Partager Les Valeurs De La République ? Réfléchissez-y bien, avant. Cela dit, dans tout ça c'est la lecture de Proust qui vous coûtera le moins.

Autres activités qui ne vous coûteront pas plus :

- lire bientôt (?) les lettres, toutes les lettres, en ligne, aux bons soins de divers bénédictins

- évaluer le C.V. de Marcel Proust et ses quinze jours (et demi, peut-être) de stage (1)

- faire l'appel de 2522 personnages, réels ou fictifs, morts ou vivants, parfois anonymes de la Recherche, et vous demander, une fois cela fait, si tout le monde est bien là

- visiter, électroniquement certes, mais visiter

- méditer la leçon du jardinier de Combray...




 Marcel Proust - Du côté de chez Swann, Gallimard éd. 1919, pp. 130, 131...



...sur les avantages comparés de la guerre et de...




...et 132



Car il y a toujours à apprendre à la lecture de la Recherche.






Et pendant ce temps-là...
...Nous sommes en train de disparaître. De vos jardins, de vos campagnes, de vos ciels. Nous nous retirons avec nos chants, nos ailes, nos vols. Nous sommes accablés de devoir laisser vos âmes seules sans plus pouvoir leur raconter l’envol, le déploiement des ailes, la libertė. Mais il n’y a plus guère de place pour nous dans votre cauchemar !! Nous nous retirons avec les baleines, les abeilles, les ours blancs, les requins, les vers de terre... Et tant d’autres... Il est très étrange pour nous de constater que vous avez rempli le monde de "choses" et d’objets. Des choses à exploiter, des choses à produire, à entasser.... Toujours plus !! Mais nous ne sommes pas des "choses", ni les arbres, ni l’eau, ni les abeilles... Tout est vivant !! Tout est lié !! Vous avez détissė la Grande Toile. Elle s’effiloche, se défait et un à un, fleurs, fruits, insectes, poissons, sur deux ou quatre pattes, nous nous retirons, emportant avec nous les qualités de vos âmes. Mais Frères Humains, le précieux de nous EST le précieux de vous ! C’est pourquoi nous adressons ici un message de soutien et de solidarité à la ZAD de Notre-Dame des Landes et à ceux, celles qui essayent d’y inventer un monde où nous aurions notre place. Les bulldozers et les bras articulés y saccagent et y défoncent la naissance balbutiante d’un avenir possible autre que celui du désastre absolu vers lequel vous vous acheminez. Ce saccage est de même nature que celui qui déverse des tonnes de pesticides sur la terre, l’exploite jusqu’à ce qu’elle meure et remplit les océans de détritus. Il ne considère ni le soin, ni le courage, ni la cabane dans l’arbre, ni la créativité, ni le boulanger, ni les enfants, ni l’humanité, ni la tendresse ... Il détruit le Vivant. Il piétine le cœur ! Frères Humains, vous êtes en très grand danger et nous sommes si tristes pour vous !! Avec vous !! Tous sensibles !
Signé : l’ Assemblée des oiseaux




(1) N'aurait-on pas pu développer l'employabilité de Proust, cette ressource humaine ? Le faire monter en qualificationAméliorer ses compétences ? L'inclure enfin dans l'entreprise ? A l'image des efforts incessants de notre gouvernement sur bien d'autres chantiers ?

16/04/2018

Une semaine Proust (7) : la raison officielle de mon séjour





Le 30 mai 1963, Eric Rohmer reçoit un recommandé avec avis de réception de la rédaction des Cahiers du Cinéma : il est viré (en fait, Jacques Rivette a pris le pouvoir). Il cherche du travail. Il va en trouver à la Radio Télévision Scolaire (RTS), et tout d'abord dans le cadre d'une commande du Ministère des Affaires Etrangères, pour une série sur La femme française au travail

On lui propose un premier sujet sur la Cité Universitaire, et  en fait de femme française il choisit, par l'entremise de Nestor Almendros, une étudiante américaine d'origine yougoslave, Nadja Tesich, qui prépare une thèse sur Proust...







Je prépare une thèse sur Proust . C'est la raison officielle de mon séjour en France. Mais de genre de travail me laisse une très grande liberté dans l'organisation de mon temps. En fait, mes visites à la Sorbonne sont brèves et espacées. Avant de retourner à la Cité, j'aime flâner dans les vieilles rues de la Rive gauche, pleines de boutiques d'antiquaires et de librairies...




Eric Rohmer - Nadja à Paris, 1964
Mis en ligne par Fleur De Paris




Rohmer filme à la caméra Paillard 16mm sans son direct, à la Cité, sur les trottoirs, à la terrasse des cafés. Et, pour qui a connu le Paris de ces années-là, le film est, effectivement, une madeleine.


Bien que d'une intelligence évidente, Eric n'avait pas d'opinions politiques cohérentes. Il n'utilisait jamais des mots comme "exploitation" ou "capitalisme"(1). J'avais accepté sa proposition parce que j'étais sans le sou et qu'il m'offrait de l'argent - le même montant (200 ou 400 dollars, je ne me souviens plus) pour chacun des gens de l'équipe : l'opérateur Nestor Almendros, la scripte et moi. Ça voulait dire que je pouvais payer ma chambre, manger pour quelques mois, m'acheter une paire de chaussures (...) Tous les quatre, nous avons arpenté Paris. J'étais si pauvre que j'ai dû emprunter une robe, une blouse et une paire de sandales pour varier les prises. Puisque j'étais le sujet de film, je menais la danse et j'ai amené Eric dans les quartiers ouvriers de Belleville et, à côté, au parc de Buttes-Chaumont (...) Eric ne se pressait pas, nous mangions des pâtisseries, passions des jours à bavarder, je ne me rappelle pas de quoi. C'était l'été, la pluie était chaude et nous l'avons filmée (2).




Eric Rohmer - Nadja à Paris, 1964
Mis en ligne par Fleur De Paris



Au bout de deux ans à Paris, Nadja Tesich retourne aux Etats-Unis, où elle enseigne par la suite le cinéma (au Brooklyn College) et la littérature française (à la Rutgers University). Elle a écrit trois romans et un essai (To die in Chicago). Nadja Tesich est morte le 20 février 2014 - Eric Rohmer, lui, s'était éteint quatre ans plus tôt, trois jours après leur dernière conversation au téléphone.

Et on n'a toujours pas de nouvelles de cette thèse sur Proust.



Nadja Tesich





(1) Nadja Tesich était aussi, et surtout, une militante, notamment à l'International Action Center. Elle était aussi la sœur de Steve Tesich, l'auteur de Karoo et de Price.

(2) Nadja Tesich & Lucy McKeon, Nadja in Paris, New York Review of Books, 2015 (trad. les chats, qui conseillent la lecture de ce texte). Egalement : C'est l'une des premières "rohmériennes" dont il s'entoure disent Antoine de Baecque et Noël Herpe, voir leur Eric Rohmer, Stock éd. 2014, pp. 164-165.

15/04/2018

Une semaine Proust (6) : terre natale


Photo prise au 96 rue La Fontaine le 23 juillet 2007 lors d'une promenade à Auteuil



Je ne sais pas si c'est vraiment l'Arcadie, mais j'ai longtemps habité Auteuil, moi aussi, dit M. Chat. Un peu plus bas, après Sainte-Périne. Tout est encore différent aujourd'hui d'ailleurs, même Sainte-Périne. Et pourtant déjà, il y a un demi-siècle, Auteuil n'avait plus grand-chose  à voir avec le village où est né Proust. Déjà bien gardés, certes, en 1871, le Hameau Boileau, la villa Montmorency l'étaient encore plus au temps des serrures électriques et la petite Arcadie bourgeoise s'était définitivement calfeutrée dans son coffre-fort. Des maisons de campagne des XVIIème et  XVIIIème aux lotissements élitistes des périodes Pereire et Haussmann, la permanence d'un tropisme villageois, d'un parfum de villégiature, d'un goût tenace pour le rêve enclos.

La maison achetée par Louis Weil, le grand-oncle, a été détruite en 1897; les immeubles construits à l'emplacement n'ont rien à voir, et cette niche vide est tout un symbole.




14/04/2018

13/04/2018

Une semaine Proust (4) : moi qui aimais malgré tout tellement la vie


Photo prise le 28 octobre 2010 au cours d'une manifestation. Les manifestations sont aussi des madeleines.






5 novembre 1998.


À force de passer devant le 102, boulevard Haussmann, je me suis décidé à prendre rendez-vous. La banque d'affaires reçoit uniquement le jeudi de 14 h à 16 h. Dans le hall, les happy few attendent en chuchotant, plongés dans la lecture d'une brochure dactylographiée. Une jeune fille vient enfin chercher notre petit groupe. Elle nous emmène au deuxième étage.

Elle pousse la porte d'un bureau, la pièce est vide. Nous voici dans le saint des saints. La chambre de Marcel Proust. C'est là qu'il a écrit À la recherche du temps perdu. L'intérieur des murs est revêtu d'espèces de feuilles de liège. Tout est propre, la peinture a été refaite. Il n'y a aucun meuble, à part une commode qui n'est pas d'origine et un agrandissement photographique du fameux portrait de Proust par son ami Jacques-Émile Blanche, en noir et blanc. Tout a disparu, sauf les murs, la fenêtre, la cheminée en marbre blanc et le plancher en point de Hongrie.
Jérôme Prieur - Chez Proust en tournant, Journal de tournage (1), La Pionnière / Blaq out éd. 2016




...C'était un immeuble de famille, propriété du grand-oncle, Louis Weil, où Proust s'installe à la mort de sa mère - et c'est donc là qu'il habite pour la première fois tout seul, là que fut en grande partie écrit A la recherche du temps perdu. En janvier 1919, la propriétaire, sa tante, décide de vendre. Proust n'a pas de bail, et 25.000 francs d'arriérés de loyer, suite au moratoire des baux de 1916. Il doit déménager. C'est la banque Varin-Bernier qui rachète l'immeuble, le transforme en bureaux - et la chambre de Proust, paraît-il, en salle de conseil d'administration. Pourtant la chambre a pu se visiter, les jeudi après-midi sur inscription, dans les années 1990 et jusqu'au moment où le CIC l'a fermée en 2004 pour des raisons de sécurité, disent-ils. Il n'y restait effectivement que les murs, le liège et la cheminée - les meubles, on peut les voir au musée Carnavalet - enfin non, on ne peut plus la voir, on pourra peut-être en fin 2019.

Le choc du déménagement est terrible, Proust n'y survivra que trois années.



Un asthmatique ne sait jamais s'il respirera, et peut être à peu près sûr d'étouffer dans un logis nouveau. Or l'état de mon cœur (physique) ne me permet plus de faire les frais des crises, par elles-mêmes sans gravité. Moi qui aimais malgré tout tellement la vie, je comprends que la mort est notre seul espoir. (3)



(1) Du tournage du Temps retrouvé par Raoul Ruiz. Jérôme Prieur y joue M. Verdurin. 

(2) Marcel Proust, lettre à André Gide, Corr. t. XVIII p. 109, citée par J.-Y. Tadié, Marcel Proust, Gallimard éd. 1996, p. 810.

12/04/2018

Une semaine Proust (3) : je ferai après une foule de choses capitales et secrètes...


Réalisateur inconnu - Mariage entre la fille du comte et de la comtesse Greffulhe, Elaine, et le duc Armand de Guiche, église de la Madeleine, 14 novembre 1904
Film en 35mm. déposé (n° 41453) aux archives CNC de Bois d'Arcy
Mis en ligne par Granaine





Lundi si je vais au mariage de Guiche je ferai après une foule de choses capitales et secrètes remises toujours comme je ne sors jamais le jour et notamment j’irai voir un médecin. Dès lors ma vie sera réglée dans un sens ou dans un autre.
Marcel Proust - Lettre à Lucien Daudet, 9 novembre 1904 (1)


Elaine Greffulhe était aussi la petite-nièce de Robert de Montesquiou. Et cet homme en redingote claire et chapeau melon, ce serait Proust, le seul Proust en mouvement qui nous resterait. D'autant plus en mouvement que - si c'est bien lui qu'il s'agit - il se presse pour aller en tête de cortège pour pouvoir bavarder avec la comtesse Greffulhe (2).



(1) Citée par Jean-Pierre Sirois-Trahan, Un spectre passa... Marcel Proust retrouvé, Revue d'études proustiennes, n° 4, 2016 - 2, Proust au temps du cinématographe : un écrivain face aux médias, pp. 19-30

(2) D'après Laure Hillerin, biographe de la comtesse Greffulhe et qui a la première découvert ce métrage aux archives du CNC.

11/04/2018

Une semaine Proust (2) : sirènes et gothas








Les excellentes éditions de la Fabrique publient Ultra-Proust de Nathalie Quintane, essai assorti en annexe de nombreux extraits du Contre Sainte-Beuve. 










Remarque : Pour les lecteurs qui auraient le mérite de ne pas avoir la télévision, ONPC ici c'est On n'est pas couché, un truc dont on peut se dispenser (de l'émission, pas de se coucher). Et l'épanorthose c'est ceci, selon le Morier










(Mais pour le contexte vous achèterez le livre, hein.) 

Nathalie Quintane renvoie à la thèse de Philippe Forest pour qui Le Temps retrouvé, cette apocalypse de la Recherche, en délivre non seulement le message salvifique (proprement littéraire) mais aussi la conclusion historique...



Philippe Forest - Proust, Le temps retrouvé
Mis en ligne par UnivNantes




...et cette conclusion c'est une catastrophe, une guerre mondiale vue d'un Paris bombardé, métaphoriquement transformé en bordel et en bal de têtes (1) fantomatique, Sodome et Pompéi.



Marcel Proust - Le Temps retrouvé, 1927, tome 1 : Mais qu'importaient sirènes et gothas...



Entendez les multiples façons qu'il y a de comprendre cette phrase : le cadre social, le cadre de la nature qui entoure nos amours, nous n'y pensons presque pas... En un sens le Temps retrouvé est un bilan politique, tiré par Proust, de la France de son temps et de sa classe. De la IIIème République au moment où, sous le choc de la guerre, s'amorce son déclin. De la rêveuse bourgeoisie qui se fantasme en aristocratie d'autant plus décadente qu'elle en a elle-même creusé la fosse. Et, plus généralement, d'une culture et d'une littérature qui ne devront par la suite leur survie qu'à la réflexion de et sur leurs propres limites. Et dans cette tasse de thé, nous y sommes encore.


(1) La matinée, plutôt, chez la princesse de Guermantes.

10/04/2018

Une semaine Proust (1) : Molieros et catleyas



Périodiquement, quand il n'ont rien de mieux à faire, les chats relisent La Recherche. A cette occasion, ils s'offrent (vous offrent ?) une Semaine Proust, avant de prendre quelques vacances. Semaine qui sera faite de quelques nouveautés et de la republication de quelques madeleines - ces billets où les chats ont déjà parlé de Marcel Proust. Première Madeleine donc, Les femmes de sport...

(parce que le temps de Proust c'est aussi cela - juste avant que le cinéma ne l'emporte, les derniers feux, entre autres (4) du spectacle vivant)...

(précédemment publié le 1er décembre 2010 et qui fait  partie d'une série que l'on peut trouver en entier et, bien entendu, en ordre inversé - soit du plus récent au plus ancien, par ici).



James Tissot - Les femmes de sport/Amateur Circus, 1883-85
Museum of Fine Arts, Boston



Voici Décembre et c'est le mois du Cirque. Dans la même série La Femme à Paris que la précédente Demoiselle de magasin, exposée en 1886 à la galerie Sedelmeyer, voilà probablement la toile la plus connue de son auteur, et un tableau plein de surprises.
Un cirque - mais quel cirque ?

Un trapéziste, un clown, des dames et des messieurs...









...mais quel trapéziste ? Quel clown, quelles dames et quels messieurs ?

Commençons par le Cirque.
Ernest Molier, fils "d'un trésorier-payeur de la bonne ville du Mans" vient d'une de ces familles bourgeoises dont l'ascension s'est faite au cours du XIXème siècle et qui à sa fin se trouvent aux portes de l'aristocratie avec des parents dans l'armée et la magistrature, voire déjà titrés. Membre du Jockey-club, bon dresseur de chevaux et entraîneur d'écuyères, assidu des salles d'armes, à force de fréquenter les manèges il est aussi devenu grand amateur de Cirque, de pantomime et d'acrobatie, et a pris des leçons avec Bradbury, une célèbre écuyère de l'époque.


Ernest Molier vers 1913, montant Jupiter


En 1879 il loue un terrain à Passy rue de Bénouville, à deux pas de chez Tissot qui habitait avenue de l'Impératrice (notre avenue Foch) et alors que l'endroit, non loin du Bois de Boulogne, est encore un terrain vague. Il y installe son écurie et fait construire un hangar en bois qui lui servira de manège et de cirque privé où il reçoit des amis, sportsmen du même milieu, amateurs de voltige, de funambulisme et de fêtes. Lassés de n'avoir qu'eux-mêmes pour spectateurs, ils décident en 1880 de donner une représentation publique sur invitation. Molier rachète les décors de la Maison Espagnole qui a servi à l'Hippodrome de l'Alma...




Gustave Doré - Première page pour Paris-Murcie


...pour la Fête de Paris-Murcie, donnée le 18 décembre 1879...




Fête de Paris-Murcie à l'Hippodrome



...en faveur des victimes des inondations de cette province.



Notez que ces mots "Fête de Paris-Murcie" sont une madeleine de Proust au carré puisqu'ils évoquent directement deux passages-clefs de la Recherche...





La lettre d'Odette à Swann, le chrysanthème juste avant les catleyas
Marcel Proust - A la recherche du Temps perdu, Un amour de Swann, éd. 1919 T2, p. 17 -  p.186 éd. Quarto


et...


Une fois elle lui parla d'une visite que Forcheville lui avait faite le jour de la Fête de Paris-Murcie. « Comment, tu le connaissais déjà ? Ah ! oui, c'est vrai », dit-il en se reprenant pour ne pas paraître l'avoir ignoré. Et tout d'un coup il se mit à trembler à la pensée que le jour de cette fête de Paris-Murcie où il avait reçu d'elle la lettre qu'il avait si précieusement gardée, elle déjeunait peut-être avec Forcheville à la Maison d'Or. Elle lui jura que non. « Pourtant la Maison d'Or me rappelle je ne sais quoi que j'ai su ne pas être vrai », lui dit-il pour l'effrayer. – « Oui, que je n'y étais pas allée le soir où je t'ai dit que j'en sortais quand tu m'avais cherchée chez Prévost », lui répondit-elle (croyant à son air qu'il le savait), avec une décision où il y avait, beaucoup plus que du cynisme, de la timidité, une peur de contrarier Swann et que par amour-propre elle voulait cacher, puis le désir de lui montrer qu'elle pouvait être franche. Aussi frappa-t-elle avec une netteté et une vigueur de bourreau et qui étaient exemptes de cruauté, car Odette n'avait pas conscience du mal qu'elle faisait à Swann ; et même elle se mit à rire, peut-être il est vrai, surtout pour ne pas avoir l'air humilié, confus. « C'est vrai que je n'avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J'avais vraiment été chez Prévost, ça c'était pas de la blague, il m'y avait rencontrée et m'avait demandé d'entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu'un pour le voir. Je t'ai dit que je venais de la Maison d'Or parce que j'avais peur que cela ne t'ennuie. Tu vois, c'était plutôt gentil de ma part. Mettons que j'aie eu tort, au moins je te le dis carrément. Quel intérêt aurais-je à ne pas te dire aussi bien que j'avais déjeuné avec lui le jour de la Fête Paris-Murcie, si c'était vrai ? D'autant plus qu'à ce moment-là on ne se connaissait pas encore beaucoup tous les deux, dis, chéri. » Il lui sourit avec la lâcheté soudaine de l'être sans forces qu'avaient fait de lui ces accablantes paroles. Ainsi, même dans les mois auxquels il n'avait jamais plus osé repenser parce qu'ils avaient été trop heureux, dans ces mois où elle l'avait aimé, elle lui mentait déjà ! Aussi bien que ce moment (le premier soir qu'ils avaient « fait catleya ») où elle lui avait dit sortir de la Maison Dorée, combien devait-il y en avoir eu d'autres, receleurs eux aussi d'un mensonge que Swann n'avait pas soupçonné. Il se rappela qu'elle lui avait dit un jour : « Je n'aurais qu'à dire à Mme Verdurin que ma robe n'a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de s'arranger. »

Odette et Swann, "Tu vois, c'était plutôt gentil de ma part...Il y a toujours moyen de s'arranger" après les catleyas, ou les débuts de la fin
A la recherche du temps perdu, Un amour de Swann, p. 296 éd. Quarto





...avant et après les fameux catleyas.



De ce décor espagnol installé autour de la piste rue de Bénouville, vient le surnom de Molieros donné un temps à la troupe. On peut s'en faire une idée à partir de cette gravure d'Adrien Marie, le dessinateur officiel du Cirque...





Adrien Marie, gravure pour l'Illustration
reproduite dans Le magasin pittoresque, 1913





...où l'on note la même organisation que dans le tableau de Tissot : les rangs des dames au milieu, ceux des hommes en-dessous et au-dessus. A la différence du Cirque de Seurat (le Cirque Franconi, ouvert à tous) la répartition n'est pas sociale (les plus pauvres en haut, chez Seurat) mais par genre - et pour cause : ici, tout le monde est riche.

Durant toute l'existence du Cirque Molier, de 1880 à la mort de son fondateur en 1933 (1) le principe restera immuable : les numéros (et cela vaut aussi pour l'orchestre et les clowns) sont exécutés par des amateurs (2) venant de la haute société et se produisant exclusivement devant elle. On ne vend pas de billet - écrire au Directeur, qui a sa liste et qui invite.



Invitation au Cirque Molier, dessin d'Adrien Marie



La première représentation a lieu en Mars 1880 et l'invitation disait simplement "on fera un peu d'équitation, d'acrobatie, et après on mangera des tripes à la mode de Bénouville". Les numéros d'écuyéres étaient ceux de Fanny Lehman et de Bradbury, il y avait un trapéziste et un clown dont je parlerai plus tard, de la pantomime, "un harmonie flûte d'où sortaient des feux d'artifice, enfin et surtout les fameux lapins-sauteurs...se livrèrent à une course très amusante, pour laquelle on pariait comme à Longchamp" (3). Le succès est tel qu'on décide de répéter la représentation tous les ans - le hangar est refait pour l'abriter plus dignement, ce qui correspond probablement à l'état peint par Tissot. 

En 1882, Molier décide d'effectuer une seconde représentation annuelle, permettant d'inviter les Femmes du Monde, épouses et filles de Ces Messieurs - les demi-mondaines restant cantonnées à la première. De nouveau, l'idée a un succès fou, aux deux occasions on fait la queue en habit noir devant la rue de Bénouville.


Le magasin pittoresque, 1913


Cent-cinquante places, dans lesquelles s'entassent trois cent personnes, l'éclat des toilettes, les messieurs qui se faufilent prestement dans les rangs des dames le jour des demi-mondaines... 



Julius Fucik - Entrée des gladiateurs
Mis en ligne par AeolianHall1




Pour les numéros, le cheval prédomine, Molier fait des démonstrations, Julia de Nys et Blanche Allarty, les écuyères étoiles de la maison - la seconde...


 Blanche Allarty

...épousera le propriétaire - font les voltiges et montent aussi...



Une écuyère et son chameau
(probablement Blanche Allarty, dont c'était la spécialité)
L'Almanach des sports, 1899



...des chameaux en haute école. Viennent ensuite les athlètes des barres fixes et anneaux, les escrimeurs...


Illustration pour Félicien Champsaur - 
Journal d'un clown du Cirque Molier, La Revue Illustrée, Juin-Déc.1887


...les lutteurs, les haltérophiles...


llustration pour Félicien Champsaur - Journal d'un clown du Cirque Molier


...les concours de beauté et de chapeaux...





Et encore les entrées de clowns, les pantomimes musicales...


Mlle Dezoder du Palais-Royal et le dessinateur Gerbault
llustration pour Félicien Champsaur - Journal d'un clown du Cirque Molier

...et les divertissements à texte, souvent écrits par Félicien Champsaur, j'y reviendrai car ce n'est pas la part la moins intéressante.


Et sur la piste comme sur les gradins, ducs et comtesses, peintres, actrices connues et hauts gommeux. Un tout petit Grand Monde s'encanaille tendrement, strictement entre soi mais aussi au bénéfice de ses bonnes oeuvres, les Pauvres de l'Hospitalité du Travail ou les Jeunes Filles Poitrinaires...  Le baron Rivet et le comte de Vissocq, le marquis de Galliffet de sinistre mémoire, les duchesses d'Uzès et de Grammont, le comte de La Rochefoucauld, MM. de Beauregard et de Sainte-Aldegonde, le duc de Crussol et le duc de Morny, fils de son père, et sa soeur, Missy marquise de Belbeuf. Habits rouges bientôt en déshérence, fantômes du côté Guermantes, tôt surpassés en nombre dans ce même Cirque, du côté Verdurin, par les non-titrés du haut commerce, de la finance et même de l'Université. Regardez, pour une des dernières fois ils prennent la pose...





Au Cirque Molier - Revue la femme seule, Août 1928



...regardez : la République des livres d'images, celle dont on vous rebat les oreilles, elle est là (4) tassée en forme de minuscule bohême, pendant un peu plus d'un demi-siècle - avec la parenthèse du Grand Abattoir où le Cirque fait relâche - de la Semaine Sanglante au 6 Février, savant équilibre de bourgeoisie rêveuse et de noblesse passée par la taxidermie, la République du Temps Perdu et de Mme de Villeparisis, fantôme qui va bientôt s'évanouir dans un dernier claquement de fouet.



Ernest Molier saluant avec une danseuse
Illustration de Jules Garnier pour Hugues Le Roux, Les jeux du cirque et la vie foraine








A noter que le Carnet d'un clown du Cirque Molier, de Félicien Champsaur, peut être lu intégralement sur l'excellent Livrenblog.


(1) L'existence du Cirque Molier correspond à peu près parfaitement aux grandes années de la IIIème République, du premier ministère Ferry de 1880 au dernier ministère Herriot, avant l'instabilité qui devait déboucher sur le 6 février 34.

(2) A quelques exceptions près dont les écuyères de voltige - métier dangereux où les héritières se risquaient peut-être moins à se casser le cou.

(3) Le Figaro, 6 Mai 1883. 

(4) La IIIème est la seule République parlementaire stable que le Vieux Pays ait connu. Vichy n'est déjà pas une République, la IVème n'est pas stable, la Vème n'est pas parlementaire. Je sais que j'enfonce, historiquement, des portes ouvertes - d'où me vient cette impression qu'elles sont en train de se refermer ?

08/04/2018

Ronde de nuit : Clément Moreau


Clément Moreau (Carl Meffert) - Nacht über Deutschland / Nuit sur l'Allemagne, 1937-38 - La fuite 
Linogravure
"Von Beruf bin ich Emigrant / De profession, je suis un émigrant" (Carl Meffert)




Les éditions Plein Chant rééditent Nuit sur l'Allemagne (Nacht über Deutschland, 107 linogravures des années 1937-1938) de Clément Moreau.

Carl Meffert, qui prit le nom de Clément Moreau lors de son exil en Suisse, naît en 1903 à Coblence. Enfant illégitime, il a seulement onze ans à la mort de sa mère; on l'envoie avec sa sœur dans des orphelinats qui ont tout du bagne pour enfants, et dont il tente de s'échapper plusieurs fois, pour finalement y réussir en 1919, rejoignant l'insurrection spartakiste. Arrêté en 1920, il passe plusieurs années en prison; à sa sortie il s'installe à Berlin où il devient artiste graveur. Elève de Käthe Kollwitz, il s'inscrit dans la lignée des grands linograveurs protestataires à la suite de Frans Masereel. Il publie Fürsorgeerziehung (Maison de correction) en 1928.

Dans les années trente il fait partie de la colonie d'artistes allemands Fontana Martina, dans le Tessin suisse. Retourné brièvement à Berlin en 33, il échappe à la Gestapo après l'incendie du Reichstag, revient en Suisse mais, immigrant illégal, choisit finalement l'exil en Argentine pour éviter l'arrestation. C'est là qu'il produit Nuit sur l'Allemagne, son œuvre majeure. Le coup d'état militaire de 1962 le pousse à quitter l'Argentine; il se réinstalle en Suisse et y meurt en 1988 juste après avoir reçu le Prix de la Culture de la Confédération des Syndicats Allemands.

Nuit sur l'Allemagne est tiré de l'expérience personnelle de Meffert, mais aussi de ce que l'on connaît des derniers jours d'Erich Mühsam, écrivain anarchiste qui était le voisin de palier de Meffert quand ce dernier vivait, avec le peintre Heinrich Vogeler, à Berlin-Britz dans le quartier du Fer à cheval.

Après l'incendie du Reichstag, contrairement à Meffert, Mühsam ne put échapper à la rafle du petit matin, le 28 juillet 1933. Il mourut dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934, pendu par les gardes S.S. dans les latrines du camp d'Oranienburg. La gravure de Carl Meffert "À la mémoire d'Erich Mühsam" est parue le 10 Août suivant dans le journal d'un syndicat zurichois, Der Öffentliche Diest (Le Service Public). C'est cette gravure qu'on voit en couverture de Nuit sur l'Allemagne.




Clément Moreau (Carl Meffert) - Erich Mühsam zum Gedächtnis / À la mémoire d'Erich Mühsam, 1934
Linogravure





Les chats ont déjà parlé d'Erich Mühsam ici.

Voir la page d'Arts in exile consacrée à Carl Meffert.

07/04/2018

Les choses de l'esprit : Carel Weight

Carel Weight - Things of the mind, 1979
Huile sur toile




De Carel Weight, déjà, par-ci, par-là.

06/04/2018

L'art de la rue : portrait craché


L. S. Lowry - Lady with a handbag, 1962
Crayon 




Et de Lowry, déjà ici et .