21/11/2017

Une suite allemande (7) : ronde de nuit


Conrad Felixmüller - Mond über zerbombter Stadt mit Rummelplatz / Clair de lune sur une ville bombardée avec fête foraine, 1946
Museum der Bildenden Künste, Leipzig
Via Huariqueje



La scène se situe à Leipzig, Leuschner-Platz. Remarquer le joueur d'orgue de barbarie et les enfants coiffés de casquettes militaires trop grandes.

20/11/2017

Une suite allemande (6) : portrait craché


Musée de la Stasi, Berlin - Autoportrait dans le rétroviseur d'un agent en mission de surveillance photographique


L'agent s'ennuie à force de tout et rien surveiller. Alors clic. Humour d'Etat : impossible d'être désœuvré.



19/11/2017

Une suite allemande (5) : l'art de la rue


Lea Grundig - Judengasse / La ruelle des Juifs, 1934
Pointe sèche



Lea Grundig (1906-1977) naît dans une famille de commerçants juifs aisés et orthodoxes, avec laquelle elle rompt à 18 ans. Elle étudie au Conservatoire des Arts Plastiques de Dresde où elle rencontre Hans Grundig, qu'elle épousera, et avec lequel elle rejoint le Parti Communiste allemand (KPD) en 1926. Ils vivent de l'aide sociale dans l'unique pièce d'un petit atelier, s'enthousiasment pour Otto Dix puis pour Käthe Kollwitz. Ils militent tous deux dans l'ASSO (1).

Après la Gleichschhaltung en 1933, elle est arrêtée plusieurs fois...




Lea Grundig - Gestapo im Haus / La gestapo à la maison 
Feuille 10 sur 20 de la série Unterm Hakenkreuz, 1936
Pointe séche



...passe des mois en prison, produit pendant ce temps Unterm hakenkreuz / Sous la croix gammée, une série de 20 gravures, l'équivalent plastique d'œuvres comme le Grand'peur et misère de Brecht. 



Lea Grundig - Flustern und Lauschen / Chuchoter et tendre l'oreille 
Feuille 7 sur 20 de la série Unterm Hakenkreuz, 1936
Pointe sèche


Mais elle continue aussi d'affirmer son identité juive dans des gravures comme la Judengasse.

En 39, elle réussit à s'enfuir en Roumanie, via Vienne et Bratislava, et s'embarque sur le Pacifique...




 Lea Grundig - Die Flucht beginnt / La fuite commence
 de la série Unterm Hakenkreuz, 1935
Pointe sèche



...un bateau acheté par la Haganah pour l'émigration vers la Palestine. Les anglais arrêtent le bateau à quai à Haïfa, pour dépassement de quota d'immigration, transfèrent les réfugiés sur le Patria, vaisseau français de Vichy, pour les expédier à l'Ile Maurice. En réponse, la Haganah saborde le Patria pour l'empêcher d'appareiller, 250 passagers périssent. Lea Grundig, avec les survivants, est enfermée au camp palestinien d'Atlit pendant un an. Elle demeure à Haïfa et Tel-Aviv jusqu'en 1948, ne parvient à rentrer en Europe qu'avec difficulté en se cachant des autorités de l'état juif (le retour vers l'Europe était considéré comme une trahison). Entre Prague et Dresde elle parvient à visiter les camps de concentration de Theresienstadt et de Majdanek, ainsi que ce qui reste du Ghetto de Varsovie. Elle en tire des dessins qui formeront la série "Plus jamais ça" que les autorités de la RDA toute neuve refusent de publier à plusieurs reprises : car il faut se tourner vers l'avenir.

Elle se heurtera d'abord aux tenants de l'orthodoxie artistique - notamment en défendant Käthe Kollwitz - puis s'alignera sur la ligne dure, visiblement par discipline de parti, tout en gardant une certaine autonomie dans sa production personnelle. Elle finira comblée d'honneurs, présidente de l'Union des artistes plasticiens à partir de 1964 et membre en 1967 du Comité Central du SED, le Parti Communiste est-allemand. 

Lea Grundig meurt en 1977 au cours d'un voyage en Méditerranée, sur un bateau qui s'appelait "l'amitié des peuples".

Et au Comité Central elle a pu croiser, peu auparavant, Erich Mielke qui venait d'y être admis en 1976. Le monde est petit, c'est pour cela qu'il est plein de contradictions.



(1) Voir mon précédent billet sur Hans Grundig.



Sur Lea Grundig on peut lire en ligne le bel article d'Eckhart Gillen Identité juive et foi communiste. L’itinéraire de Lea Grundig, de Dresde en Palestine et de Palestine à Dresde, capitale de district de la RDA, 1922-1977, dans le numéro 205 de la revue l'Allemagne aujourd'hui (2013/3) - Artistes plasticiens de retour d'exil en pays germanophones après 1945.

18/11/2017

Une suite allemande (4) : l'art du petit déjeuner


Musée de la Stasi, Berlin - Plan et règlement du petit déjeuner qu'Erich Mielke prenait dans son bureau



Erich Mielke a été le dernier chef de la Stasi, de 1957 à 1989.

Le diable est dans les détails. L'essentiel est dans le quotidien. C'est dans le plus banal qu'il faut indiquer les limites. La pièce la plus fascinante du Stasi Museum, ce n'est pas la valise rouge imitation cuir (1) dans laquelle Erich Mielke aurait gardé des dossiers compromettants sur Erich Honecker, le dernier boss de la DDR (2). C'est plutôt ce schéma du petit déjeuner de Mielke à l'intention des secrétaires qui auraient pu oublier (ou ne pas savoir, ou ne pas vouloir savoir, qui sait ?) où placer le premier œuf, et le deuxième (cuisson à 4 minutes et demie, les œufs).

Erich Mielke est un héros de roman, mais de roman noir. Ses premiers pas politiques, il les fait dans un groupe spécial de choc du service d'ordre du KPD - essentiellement en exécutant au pistolet des officiers de police social-démocrates.  Ses secondes armes, il les fait pendant la guerre d'Espagne dans le SIM (Servicio de Investigacion Militar - en fait la police politique stalinienne en Espagne) - essentiellement en interrogeant et en faisant exécuter des anarchistes et des trotskistes. Sa véritable maturité, il l'atteint à partir de 1945, quand le NKGB (3) l'envoie construire le K5 (Kommissariat 5), la première police politique de l'Allemagne de l'est, qui deviendra la Staatssichereit. Il y démontre ses vraies capacités, essentiellement en faisant surveiller tout le monde. Et quand on dit tout le monde, cela veut dire : même les œufs à la coque.




(1) Une reproduction, en fait.

(2) Honecker, arrêté par la Gestapo, aurait livré quelques noms. Mielke s'en serait servi pour menacer Honecker lors du fameux Bureau Politique du 17 octobre 1989, où Honecker fut forcé à la démission. Les historiens pensent plutôt, aujourd'hui, que ces documents sont peu clairs et peu probants, et que le pouvoir de la valise rouge est essentiellement un mythe.

(3)  Ex Tchéka, ex-NKVD, futur KGB, aujourd'hui FSB. Toujours en vie. Mielke s'y est formé pendant ses intervalles moscovites.

17/11/2017

Une suite allemande (3) : bestiaire et art prolétarien


Hans Grundig, Das Lied der Wölfe / Le chant des loups, de la série Tiere und Menschen, 1938
Pointe sèche
Kunstmuseum Solingen
Via Künste im exil


Hans Grundig (1901-1958), peintre et graveur, vient d'une famille ouvrière de Dresde. Comme les autres artistes de la Neue Sachlichkeit de cette ville, il travaille dans le sillage d'Otto Dix. Comme eux aussi, mais à la différence de Dix, il se considère comme un artiste prolétarien. Les réalistes prolétariens de Dresde, Conrad Felixmüller, Otto Griebel, Wilhelm Lachnit, sont proches ou adhérents du KPD, membres actifs ou fondateurs de l'ASSO, Association des Artistes Plasticiens Révolutionnaires d'Allemagne, créée en 1928.

Même Otto Dix essaie les tableaux à sujet prolétarien, un temps, assez bref. Et puis

Tu nous embêtes avec ta politique de merde... Occupe-toi plutôt de la peinture

finit-il par dire, un jour, à Otto Griebel (1).

Otto Dix n'était pas fait pour l'art prolétarien. Ce qui n'empêcha pas la confiscation de plus de deux cents de ses tableaux en 1937, suivie de la destruction de nombre d'entre eux, comme art dégénéré. 151 tableaux de Felixmüller connaissent le même sort, de même que les œuvres de Griebel et quatre tableaux de Lachnit. Felixmüller et Lachnit sont arrêtés par la Gestapo, puis relâchés. Lachnit a l'interdiction partielle d'exercer son art.

Communiste depuis 1926, Grundig est interdit d'exercice de son art en 1936. Avec sa femme, Lea Grundig, ils sont des rares artistes à continuer de produire et diffuser après 1933, à leurs risques et périls, des œuvres ouvertement antifascistes, en utilisant un presse à estampes dont Hans Grundig avait fait l'acquisition. Mieux que la peinture qu'on ne peut plus exposer, l'estampe est adaptée à ce nouveau type de diffusion, discrète voire clandestine. 

Arrêté puis relâché à plusieurs reprises, Grundig est interné à Sachsenhausen de 40 à 44, libéré par l'Armée Rouge et transféré à Moscou, ce qui lui épargne le bombardement de Dresde. Ses œuvres les plus connues sont le grand triptyque du Reich de mille ans (dont j'ai déjà reproduit ici un panneau) et cette série Animaux et Humains où chaque espèce animale (2) est chargée d'un symbolisme politique fort. Inutile, ici, de préciser à quoi hurlent ces loups en 1938.




(1) in Paul Barth - Die Dresdener Künstlerszene, 1919-1933, Düsseldorf 1987. Cité par Sergiusz Michalski - Nouvelle objectivité, Taschen 1994. 

(2) Pour le Loup et l'Ours à la fin des années 30, vous pouvez deviner. Quelques remarques assez subtiles sur le symbolisme de l'Ours dans Tiere und Mesnchen ici sur Eckers Bestiarium (en allemand).



Et, à propos d'un élève de Lachnit, plus tard : Harald Metzkes

16/11/2017

Une suite allemande (2) : l'art de la cuisine


Musée de la Stasi, Berlin - Cuisine réservée du bureau directorial




La part la plus intéressante du Musée de la Stasi - installé dans ce qui fut la Maison 1, bâtiment amiral de l'immense complexe policier de Berlin-Lichtenberg - c'est l'étage directorial conservé dans son jus, où l'on peut constater qu'une simple salle de réunion peut inspirer la terreur bien plus qu'une cellule de prison.

Les touristes étrangers peuvent s'y photographier en riant, saisir le téléphone d'Erich Mielke, faire semblant de donner des ordres. Puis, tranquilles, ils retournent dans leur pays, où d'autres frigos ronronnent dans la cuisine du chef du contre-espionnage ou du Haut-Commissaire à la sécurité - qui a dans bien des cas beaucoup moins de pouvoirs qu'Erich Mielke.

Mais dans certains cas, autant.





15/11/2017

Une suite allemande (1) : Tralfamadore


Dresde, Octobre 2017




— La planète Tralfamadore n’existe pas.
— On ne la distingue pas de la Terre, si c’est ce que tu as dans la tête. Pas plus d’ailleurs qu’on ne discerne la Terre de Tralfamadore. Toutes deux sont minuscules. Et à une énorme distance.
Kurt Vonnegut Jr - Abattoir 5 ou la croisade des enfants, 1969 
trad. Lucienne Lotringer





Billy Pilgrim (Billy Pèlerin dans la traduction française), le problématique héros d'Abattoir 5, aide-chapelain dans l'armée états-unienne, est fait prisonnier par les Allemands pendant la bataille des Ardennes. Transféré à Dresde, il est enfermé avec ses camarades dans un abattoir vide - l'Abattoir 5 - Schlachthof-fünf, et


C’est la nuit suivante que devaient périr à Dresde environ cent trente mille personnes. C’est la vie. (1)







British Pathé - Dresden bombed to atoms, 1945
Mis en ligne par British Pathé



Jusque-là, la biographie de Billy Pilgrim coïncide à peu de choses près à celle de Vonnegut lui-même (aide-chapelain mis à part). Réfugié dans les caves de l'abattoir, Pilgrim, comme Vonnegut, survit. Comme Vonnegut toujours, il sera ensuite employé à déterrer les cadavres.




 Lucas Cranach - Autel de Sainte Catherine, 1506, Panneau central
Huile sur bois
détail
Gemaldegalerie, Dresde 



Un peu avant le bombardement déjà, Pilgrim commence à décoller du temps, à vivre des épisodes de sa propre vie, passés ou futurs sans ordre apparent, et le roman suit le même cours de flash/forward/backs. Un temps après, ou avant si l'on veut, Pilgrim est enlevé par des extra-terrestres en soucoupe volante, jusquà la planète Tralfamadore. Là, on l'installe sous un dôme géodésique meublé comme par le Sears & Roebuck d'Iowa City...


Il y avait un poste de télévision en couleurs et un canapé transformable. De petites tables chargées de lampes et de cendriers près du canapé. Un bar et ses deux tabourets. Et, en plus, une table de billard. Une moquette aussi dorée que les réserves d’une banque nationale recouvrait le sol, sauf dans la cuisine, la salle de bains et au centre du plancher où s’ouvrait le couvercle métallique d’une trappe. Des revues étaient disposées avec art sur la table qui occupait le devant du canapé. Le tourne-disque était stéréo. Et marchait. Pas la télévision. On avait collé sur l’écran la photo d’un cow-boy en train d’en tuer un autre. C’est la vie. (2)


Dans ce zoo les Tralfamadoriens procédent à l'observation des moeurs sexuelles des humains - il y ont amené pour cela une autre terrienne, la star de cinéma Montana Wildhack (Montana Patachon dans la version française). Et les boucles temporelles, bien sûr, continuent de plus belle. 



Hans Grundig - Das Tausendjährige Reich / Le Reich de mille ans, Triptyque, panneau droit : Chaos, 1938 
Huile sur bois
Albertinum, Dresde



Abattoir 5 est un roman-trauma, déployé d'un bout à l'autre de la catastrophe, du chaos de Dresde bombardée jusqu'au zoo-refuge d'une planète lointaine.



— Où suis-je ? s’est inquiété Billy Pèlerin.
— Emprisonné dans un autre bloc d’ambre, monsieur Pèlerin


Et Abattoir 5 est aussi une méditation sur le temps d'après le traumatisme, ce temps désarticulé du héros et de son narrateur...




Dresde, Octobre 2017




...mais aussi le temps fixe de Tralfamadore :


—  ...les Terriens sont les grands spécialistes de l’explication, révélant pourquoi tel événement possède telle structure, prévoyant comment faire naître ou éviter d’autres circonstances. Je suis tralfamadorien et le temps se déploie devant moi de la manière dont vous distingueriez peut-être une chaîne des Rocheuses. Tout temps est le temps du tout. Il est inaltérable. Il ne se prête ni aux avertissements ni aux raisonnements. Il existe, un point c’est tout. Décomposez-le en moments et vous comprendrez que nous sommes tous, comme je l’ai déjà signalé, des insectes dans l’ambre. 
— Vous me donnez l’impression de ne pas croire au libre arbitre, a risqué Billy Pèlerin. 
— Si je n’avais pas passé tant d’heures à étudier les Terriens, a poursuivi le Tralfamadorien, je n’aurais aucune idée de ce que signifie libre arbitre. J’ai parcouru trente et une planètes habitées au sein de l’univers et potassé des dossiers en concernant cent autres. Il n’y a que sur la Terre qu’on parle de libre arbitre. (2)





 Bernardo Bellotto - Les ruines de la Kreuzkirche à Dresde, 1765
Huile sur toile
Gemäldegalerie, Dresde
Source



On n'échappe pas à la catastrophe, ni en l'expliquant...



 Richard Peter - Femme lisant, assise sur l'avancée d'un mur en ruines, Dresde, après le 17 Septembre 1945
Deutsche Fotothek
Source



...ni en prenant du recul, pas même à des millions d'années-lumières. La catastrophe a déjà eu lieu, et en même temps on sait qu'elle aura lieu. Les habitants de Tralfamadore ont déjà prévu la fin du monde:


— La fin de l’univers n’est pas un secret, assura le gardien, et la Terre n’y est pour rien, si l’on néglige le fait qu’elle aussi est anéantie. 
— Alors, comment cela se produit-il ? 
— Nous faisons tout sauter au cours d’expériences sur de nouveaux combustibles pour nos soucoupes volantes. Un pilote d’essai tralfamadorien appuie sur un bouton et la Création s’évanouit. C’est la vie. 
— Si vous êtes au courant, reprit Billy, n’y a-t-il pas un moyen de prévenir le désastre ? Comment dissuader le pilote de mettre le doigt sur le bouton ? 
— Son doigt est dessus depuis toujours et y demeurera à jamais. Cela fait partie de la structure même du moment. 
— Ainsi..., Billy en bafouillait... je suppose que l’idée d’éviter la guerre sur Terre ne tient pas debout non plus. 
— C’est évident. 
— Et pourtant la paix règne ici. 
— Aujourd’hui. D’autres jours nous traversons des guerres aussi horribles que toutes celles que vous avez vues ou qu’on vous a racontées. Nous n’y pouvons rien et en conséquence nous en détournons les regards. Nous traitons ces peccadilles par le mépris. Nous consacrons l’éternité à l’observation d’heures agréables. Comme celle-ci par exemple. Elle ne vous plaît pas ? 
— Si. 
— Voilà une chose que les Terriens pourraient apprendre à faire s’ils s’y appliquaient suffisamment : négliger les instants pénibles et profiter à fond des bons moments. 
— Hum, dit Billy Pèlerin. (2)


Profiter à fond des bons moments : ne vous y fiez pas, voilà une leçon assez âpre, un exercice difficile - une ascèse d'après-guerre, si vous voulez. Considérez nos villes d'Europe, pas seulement Dresde, mais prenons Dresde après tout, comme point de départ. Nous construisons et puis nous détruisons, nous rebâtissons pierre après pierre, pour retrouver le Canaletto Blick, nous faisons du vieux avec du neuf puis nous déconstruisons encore, nous faisons de l'ouest avec de l'est, et ça grince, et ça se peuple de fantômes. Décomposez-le en moments et vous comprendrez que nous sommes tous, comme je l’ai déjà signalé, des insectes dans l’ambre. 




Dresde, Octobre 2017




(1) Kurt Vonnegut Jr, Abattoir 5. Les évaluation des pertes humaines oscillent entre vingt-cinq mille et deux cent cinquante mille morts. Comme on voit, Vonnegut est dans la moyenne. On ne sait toujours pas clairement quel était l'objectif réel du bombardement de Dresde.

(2) Ibid.




Et si vous traînez vers Buffalo, il y a un café.

18/10/2017

Octobre, mais Novembre


Eugene Kirchner - Novembre, 1896
Eau-forte et aquatinte




Piotr Ilitch Tchaïkovski - Les Saisons, op. 37, n°10 : Octobre - Chant d'automne 
Daniil Shafran, violoncelle
Mis en ligne par Margo Beloved






C'est l'automne, notre pauvre jardin s'effeuille, 
Les feuilles jaunies volent dans le vent... 
Alexis Tolstoï (en épigraphe de ce morceau) 




Et les chats prennent des vacances d'automne, de retour à la mi-novembre. En attendant prenez soin de vous, on ne sait jamais ce qui peut arriver.

17/10/2017

Entre chien et loup : la Néva


Nikolaï Nikanorovitch Doubovskoï - Le soir à Saint-Pétersbourg
Source

15/10/2017

L'art de la mémoire : 1937


Anonyme - 2 СТРАЙТ / 2 STRAIGHT
Affiche soviétique, 1937
Source




Ce duo, dont le nom de scène reprend phonétiquement en russe le two straight anglais, faisait des démonstrations de mnémotechnie, qui devaient plutôt tenir de la magie mnémotechnique (1) que de l'ars memoriae. Ici une affiche pour une représentation à l'Académie des arts du théâtre de Léningrad en 1937.

Que cette année-là soit aussi celle de la Grande Terreur ne peut être que le fruit d'un hasard objectif en lecture à l'aveugle.


(1) Il en existe plusieurs procédés, voir par exemple celui d'Aimé Paris.



14/10/2017

Une semaine de l'estampe (7) : l'art de la mémoire


Mme Chat et Agrippine, Lodève, 4 octobre 2017




Toutes les estampes de cette semaine sont exposées jusqu'au 7 novembre au Musée de Lodève, ceci est une publicité gratuite.




Claude Mellan - Statue antique de marbre d'Agrippine sortant du bain haute de 4 pieds au palais des Tuilleries 
(des Statues et bustes antiques des maisons royales, 1ère partie)
Imprimerie royale, 1679
Burin



Cette Agrippine n'est pas aussi célèbre que la Sainte Face en un seul trait de burin, mais elle est bien plus problématique. D'abord, si elle a jamais été aux Tuileries, elle n'y est plus. Aujourd'hui aux Tuileries c'est une autre Agrippine par Doisy (1685), presque contemporaine donc de l'estampe de Mellan. Pourtant c'est encore une autre Agrippine, sculptée par Maillet en 1861, qu'Atget a photographiée aux Tuileries entre 1920 et 1927 - elle a depuis été déplacée au Mont Valérien. Bon. Mais en tout état de cause, aucune de ces deux Agrippine ne sort du bain.

L'Agrippine de Mellan, elle, ne ressemble pas vraiment au marbre antique conservé à Compiègne (comparez les drapés, par exemple).



Agrippine Mazarin, ou Julia Mammea, dite aussi Mnémosyne, Ier-IIème s. EC
Château de Compiègne, Salle des colonnes
Marbre
Source



Mais elle ne ressemble pas non plus à la copie qui se trouve dans le parc (les drapés, toujours). 




Anonyme - Mnémosyne ou Agrippine ou Julia Mamméa,
Copie du XIXème siècle, d'après l'Antique
Parc du château de Compiègne



Alors, trois statues, vraiment, ou la libre interprétation du graveur ? Je donne ma langue au chat.

Et puis quelle Agrippine au fait ? S'agit-il d'Agrippine l'aînée, dont Cyrano de Bergerac fit une sanglante héroïne baroque...



CORNÉLIE.

Madame, cependant Tibère vit encore.


AGRIPPINE.

Attends encor un peu, mon déplorable époux
Tu le verras bientôt expirant sous mes coups,
Et ravi par le sort aux mains de la Nature,
Son sang à gros bouillons croître à chaque blessure !
Son esprit par le fer, dans son siège épuisé,
Pour sentir tout son mal en tous lieux divisé,
Entre cent mille éclairs de l'acier qui flamboie,
Gémissant de douleur, me voir pâmer de joie,
Et n'entendre, percé de cent glaives aiguës,
Que l'effroyable nom du grand Germanicus !...
Qu'il est doux au milieu des traits qu'on nous décoche
De croire être offensé quand la vengeance approche !
Il semble que la joie au milieu de mes sens
Reproduise mon coeur partout où je la sens;
Pour former du tyran l'image plus horrible,
Chaque endroit de mon corps devient intelligible,
Afin que toute entière en cet accès fatal,
Je renferme, je sente et comprenne son mal ;
Usurpant les devoirs de son mauvais génie,
Je l'attache aux douleurs d'une lente agonie ;
Je compte ses sanglots, et j'assemble en mon sein
Les pires accidents de son cruel destin ;
Je le vois qui pâlit ; je vois son âme errante
Couler dessus les flots d'une écume sanglante ;
L'estomac enfoncé de cent coups de poignard,
N'avoir pas un ami qui lui jette un regard,
S'il pense de sa main boucher une blessure,
Son âme s'échapper par une autre ouverture ;
Enfin, ne pouvant pas m'exprimer à moitié,
Je le conçois réduit à me faire pitié.
Vois quels transports au sein d'une femme offensée
Cause le souvenir d'une injure passée !
Si la Fortune instruite, à me désobliger
M'ôtait tous les moyens de me pouvoir venger,
Plutôt que me résoudre à vaincre ma colère,
Je m'irais poignarder dans les bras de Tibère,
Afin que soupçonné de ce tragique effort,
Il attirât sur lui la peine de ma mort ;
Au moins dans les Enfers j'emporterais la gloire
De laisser, quoique femme, un grand nom dans l'Histoire ;
Mais le discours sied mal à qui cherche du sang.
Cyrano de Bergerac - La mort d'Agrippine (oui, ça finit mal) Acte III scène I



...ou de sa fille, Agrippine la jeune,  plus sobre mais tout aussi malchanceuse chez Racine ?




Racine - Britannicus, Acte I sc. I
Mis en ligne par Parcours Littéraires



Et puis, de toute façon, comme le disait un expert...



Aubin Louis Millin - Description des statues des Tuileries, 1798, p. 102





...mais là, c'était à propos de la statue de Doisy, qui représente peut-être Plotine et non pas Agrippine. On s'y perd avec toutes dames romaines plus ou moins impératrices, sans compter que la statue de Compiègne c'est peut-être encore...





 Buste de Julia Mammea 
Palazzo Nuovo, Musei Capitolini, Rome



Julia Mammea, qui parvint au trône, contrairement aux Agrippine, mais mourut elle aussi de mort violente, dans un coup d'état militaire. Les Romains adoraient les coups d'état militaires.

Ou encore, est-ce enfin Mnémosyne - déesse de la mémoire et mère des muses ? On a peut-être donné son nom, parmi d'autres, à cette statue simplement parce qu'elle a l'air de se recueillir tout aussi bien que de sortir du bain ?

Mnémosyne, ça me plaît bien, pour une statue dont on ne se souvient ni de qui l'a faite, ni d'où elle vient, ni finalement de qui elle représente. La mémoire, c'est tout à fait ça.








13/10/2017

Une semaine de l'estampe (6) : yeux noirs, chansons grises


Eugène Carrière - Marguerite Carrière 
Lithographie





Reynaldo Hahn - Sept chansons grises, 1887-1890
Chantées par Rachel Yakar
Mis en ligne par Addiobelpassato



D'Eugène Carrière, déjà.

12/10/2017

Une semaine de l'estampe (5) : sans paroles


Giambattista Tiepolo - Magicien assis devant un autel fumant et quatre personnages, ca 1757 
(des Scherzi di fantasia)
Eau-forte




 Détail

11/10/2017

Une semaine de l'estampe (4) : le retour des enfants perdus


Albrecht Dürer - Le Christ aux limbes, de la Grande Passion, avant 1511
Gravure sur bois



Chez mes grands-parents, dit M. Chat, il y avait ce vieux recueil d'images religieuses, dans la veine sulpicienne fin XIXème, au temps où des missions couraient les villages pour tenter vainement de les rechristianiser. Quatre grandes planches rotogravées. Le Paradis, où on avait l'air de s'ennuyer ferme. Le Purgatoire, plutôt cool et reposant, on s'y promenait sous des bosquets, l'inconvénient c'est qu'on était obligé d'en sortir un jour ou l'autre - ma grand-tante Philomène était une spécialiste des neuvaines pour les âmes du Purgatoire, elle connaissait tous les morts du village qui y séjournaient. L'Enfer, beaucoup plus intéressant, là au moins il y avait de l'action. Et, suprêmement angoissants, Les Limbes.

On y voyait le Christ, enveloppé d'un élégant suaire, poser un pied prudent dans un espace nuageux d'où émergeaient des têtes d'angelots sans corps, pareils à ces minuscules chérubins de cire qui, posés sur du coton jauni sous une cloche de verre, trônaient sur les cheminées de mes grand-tantes ou pendaient aux murs décrépits des chapelles de cimetières. Le Grand Culpabilisateur qui avait fabriqué le bouquin avait évidemment confondu le Limbe des Pères (ou des Patriarches), celui de la gravure de Dürer, avec le Limbe des enfants morts sans baptême.




Détail



Le Limbe des Pères, c'est le réduit dont on voit l'entrée en bas à droite de la gravure. On y a enfermé tous les justes  (1) morts entre le péché originel et l'an 33 après J.C. (2) date à laquelle JC, précisément, est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers (3) pour les libérer : c'est cette descente que décrit Dürer.



Détail


J'aime beaucoup l'espèce d'autruche, probablement le gardien en second du réduit.

Donc, dès 33, si l'on s'en tient aux articles de foi, les pères étaient tirés d'affaire. Mais, comme il arrive souvent, en fermant une prison on en a rouvert une autre, celle des enfants morts avant le baptême. Ici, un bref rappel de théologie catholique.

Dans un premier temps les Pères de l'Eglise (Saint Augustin, en fait) estimaient que ces enfants allaient directement en enfer : pas de baptême, pas de salut. Après une rapide réflexion est venu ce correctif : ils n'étaient condamnés qu'au plus léger des châtiments infernaux (bien sûr qu'il y a une gradation, voyez chez Dante). A partir d'Abélard (1079-1142) les théologiens ont précisé ce qu'était ce châtiment : les mioches sont simplement privés de la vision béatifique de leur Dieu. Et donc, vers la fin du XIIème siècle (4) on a réalisé que, si l'enfer est conçu pour faire vraiment souffrir le pécheur, il est difficilement soutenable - et cela pourrait même prêter à confusion - d'y maintenir des innocents qui ne souffrent pas ou si peu. On a donc conçu ce lieu : Limbus, la Lisière - la lisière de l'enfer, mais ce n'est déjà plus tout à fait l'enfer, même si on y reste (restait ?) pour l'éternité.

Se sont ensuivis neuf siècles d'intense réflexion théologique, avec quelques zigzags (par exemple, les Jansénistes sont contre les Limbes, pour eux les mioches vont en enfer, point final) jusqu'à ce qu'enfin les instances responsables décident de baisser définitivement la grille sur les Limbes des enfants, le 19 janvier 2007 (5).

Que s'est-il passé alors, dans les nuages de coton où pâlissaient les angelots de mon vieux livre ? A-t-on entendu, ce 19 janvier au soir,  la sonnerie de fermeture ? Est-ce que le gardien est passé en répétant Messieurs on va fermer, au revoir comme dans The Waste Land  (6) : 


?





Michel Polnareff - On ira tous au paradis, 1972
Mis en ligne par sdup




 
Détail


(1) Quant à savoir qui est juste et qui ne l'est pas, c'est une autre histoire, à voir avec le Dieu de l'ancien testament - qui n'était pas un tendre.

(2) On dit maintenant 33 EC, pour ère courante, ce qui évite de parler à tout bout de champ de J.C. Pour avant J.C. on dit AEC, Avant l'ère courante.

(3) C'est le texte du Symbole des Apôtres.

(4) A noter que c'est à peu près à la même époque et toujours à Paris sur la rive gauche que, selon Jacques Le Goff, on inaugure le Purgatoire.

(5) Plus précisément, dans une formulation diplomatique, lesdites instances constatent qu'on des raisons théologiques et liturgiques solides "d'espérer" que les Limbes n'existent pas, voir ici au paragraphe 102

(6) T. S. Eliot, The Waste Land, II, A game of chess. Messieurs on va fermer
Messieurs on va fermer

'Soir, Bill. 'Soir, Lou. 'Soir, May. 'Soir, Bob. A la prochaine.
Bonsoir.  Bonsoir. Bonsoir.
(Dans la traduction de Pierre Leyris).